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la saga de la famille Chabanne d'Eyriac La Roche (Ardèche)

jean-pierre.chabanne@lussas.com

   
    J'ai eu la chance de retrouver assez facilement (encore qu'en 8 années...) des documents suffisamment explicites concernant notre famille de laboureurs pour être à même de vous entraîner à leur découverte en remontant jusqu'en 1370 : aux archives communales de Lussas (jusqu'en 1610), de Saint-Laurent et aux archives départementales de l'Ardèche avant 1610 (+ dans les archives notariales anciennes, les livrettes, compoix, thèses, et autres documents bienvenus).
En effet, les Chabanne ne s'étant déplacés que de... 25 km en 600 ans (!)(de Gourdon "Chabanne"/Col de l'Escrinet à Eyriac, en passant par Pramaillet, le Solitary, La Roche et La Motte), les archives étaient donc à ma portée, au-delà de celles - départementales - de Privas, guère plus éloignées.
J'ai donc pu rassembler, de 1968 à 1975, tous ces documents, me suis efforcé de les étudier (avec l'aide du Conservateur, souvent), de les recouper et, enfin, de les tisser en une saga reconstituée.
Ayant souhaité rendre cette histoire aussi vivante que possible, j'ai méthodiquement extrait dans de très nombreux livres (fiables) sur l'Histoire du Vivarais tout ce qui concernait notre petite patrie originelle, de manière à replacer la vie de nos ancêtres dans le contexte de leur temps.
Cela avait donné un petit ouvrage (frappé à la machine et tiré à la ronéo... quand l'ordinateur n'était pas encore ce qu'il est devenu) écrit en 1975 que vous devez tous avoir.
Avec ce petit livre, j'en ai fait une version légèrement allégée (mais je tiens la version détaillée, plus érudite et plus bavarde à la disposition de chacun à Eyriac. J'en ai profité pour le moderniser et le réactualiser (à la lumière des nombreuses découvertes historiques faites entre temps), et pour l'illustrer plus abondamment afin de faire partager plus aisément nos racines à la nouvelle génération Chabanne qui devient adulte.
Bonne lecture à tous.

"C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre,
si j'écris leur histoire, ils descendront de moi..."


Vigny ("les Destinées")

Comprendre avant même que de connaître !

Lorsque Jacques Chabanne ("Chabano" dans les actes, cadastres et livrettes d'alors qui transcrivaient souvent la simple prononciation en patois des noms propres, en milieu rural), né vers 1370 et mort vers 1450, notre plus lointain ancêtre avéré, vivait dans son hameau de La Roche (commune de Lussas, sur la route de Darbres), les temps étaient aux toutes premières accessions à la propriété pour les anciens serfs seigneuriaux dont nous étions. Les livrettes en font clairement état. Avec plus de temps, on pourrait reconstituer avec exactitude les premières propriétés des Chabanne d'alors, grâce à un cadastre complet (parmi les plus anciens d'Ardèche) notant les propriétaires successifs des parcelles et fermes de 1310 à 1710, à Lussas (arch. Dép.)

A quoi ressemblait la plaine de Lussas dans les temps les plus reculés ?

   En préambule, je vais me lancer ici dans un pédant petit cours de géologie que je ferai suivre d'une rapide fresque de l'Histoire de la région, depuis la nuit des temps (pour ce qu'on en sait), jusqu'à 1310, date de naissance de notre plus lointain ascendant vérifié, avant de vous parler de nos aïeux plus "proches".
   Le banc calcaire des Gras, affleurant partout à Eyriac et dans l'Echelette, est une longue bande d'anciens sédiments marins superposés du supra-jurassique, allant de Ruoms à Chomérac et coupée par les coulées basaltiques du Coiron,
   En effet, jadis, la mer recouvrait notre région et le futur socle d'Eyriac était situé à une faible profondeur, près du rivage de cette mer tiède. C'était un monde marin peuplé et actif (d'où tous les nombreux fossiles que l'on retrouve inclus dans nos pierres du pays). Le grand plissement pyrénéo-alpin vint bouleverser ce tranquille équilibre et nos calcaires séquaniens se retrouvèrent bientôt à l'air libre.
   Et, au milieu coule l'Ardèche...
   Je ne veux pas parler de la rivière à Hollandais actuelle qui lézarde sous le Pont d'Arc mais de cette puissante rivière du Miocène descendant des montagnes du Massif central, de faibles pentes alors, et qui n'avait pas encore creusé ni dégagé le front de Jastres pour tourner à droite. Elle passait donc tout droit, au pied de l'actuel Mirabel, à Saint-Jean et se jetait dans le Rhône vers Le Teil. On a retrouvé des lits de galets sous le basalte de Saint-Laurent ou aux Beaumiers (la célèbre maison troglodytique de Mirabel).
   Au Pliocène moyen, nouveaux mouvements de terrains : d'énormes plissements provoquent des dislocations qui entraînent des éruptions volcaniques successives. Ces épanchements successifs de lave (jusqu'à 150 m de hauteur !!) s'écoulent comme du caramel dans les vallées marneuses des rivières du Coiron (le Mont Redon, au-dessus de Mirabel était un cône de déjection, mais il y en avait beaucoup d'autres de diverses tailles vers l'Escrinet).
   La puissante rivière Ardèche d'alors est détournée latéralement de sa trajectoire par cette muraille de lave et creuse, peu à peu, le front calcaire de l'échelette au pied de Jastres avant de se diriger vers ses gorges actuelles qu'elle va sculpter patiemment.
   De coulées en coulées, les volcans s'apaisent....
   Une longue ère pluvieuse s'installe ensuite qui ravine tous les terrains fragiles : les collines marneuses de l'ancien fond marin n'y résistent pas et sont bientôt nivelées, puis creusés et la planèze basaltique du Coiron est alors mise en saillie.
   Les anciennes rivières de lave de fonds de vallées deviennent peu à peu des promontoires (comme Saint-Laurent, Mirabel, Saint-Jean, Saint-Pons, etc.) : c'est un bel exemple d' "inversion de relief" bien connue des géologues.
   C'est pourquoi, sur les cartes, vous verrez le Coiron découpé comme une feuille de chêne en digitations.
   De nouvelles rivières creusent alors leurs lits : l'Auzon, le Claduègne, etc.
   Cet univers sera désormais le nôtre.

L'occupation romaine

   Nos ancêtres, les premiers hommes s'installèrent chez nous, dans une végétation subtropicale luxuriante, sous un climat chaud, au milieu de rhinocéros géants, des féroces hipparions (carnassiers féroces...) et de machairodus (non moins agressifs et voraces), etc. (on a découvert et répertorié leurs ossements, découverts par des paléontologues à la lisière de la falaise s'étendant de Mirabel à Darbres). Ces ancêtres eurent le mérite de survivre (puisque nous sommes là....), dans cet environnement hostile, au fond des nombreuses grottes creusées dans le calcaire marin des Gras par l'ancienne Ardèche.
A coup de progrès microscopiques, un nombre de générations incalculables apprirent alors à s'organiser, peu à peu, en société, avec des "conforts" de plus en plus grands.
   "Les nombreux abris naturels défendables de cette région permirent, dit l'historien régional Henri Saumade, de regrouper ici des peuplades primitives en nombre important au chalcolithique et à l'âge du bronze.
La rivière était proche et les sources abondantes".
   Ils devinrent vite des "pasteurs des plateaux".
   On a dénombré autour d'Eyriac une densité de sépultures sous tumuli ou dolmens très importante.
H. Saumade les a fouillées méticuleusement et ses publications sont éloquentes : colliers de perles (en calcite ou en os), des disques perforés, des dents de chiens et sangliers trouées, des pointes de flèches et des lames en silex, des perles de cuivre, des vases, etc.
   Il semble que ces tombes collectives aient été disposées selon une courbe bien définie sur le plateau d'Eyriac mais on n'en sait pas davantage. On a dénombré 9 dolmens entre Les Rieux et Eyriac. Henri Saumade pense que ces peuplades se rassemblaient ici pour des rites cultuels, entre autres.
   Nous étions donc, très tôt, ce que les préhistoriens appellent une "station de plein air". "La grotte du loup" sur les pentes de Saint-Laurent à Lussas possède des peintures rupestres et tout le monde connaît le grand dolmen de Mias.
   A l'époque de la pierre polie, des hordes ariennes venues d'Orient viennent se mêler à la fête...
   C'était l'époque des huttes aux murs en pierres sèches, couvertes de chaume et de bois (ou, parfois, des habitats en galeries souterraines). Ils connaissaient les métaux et commençaient à construire des camps-villages fortifiés derrière des palissades de bois puis, bientôt, de pierre.

La protohistoire : -500 -50 av. JC

   De Ligures, ils deviennent "Helviens".
   Ils habitent donc dans des cabanes (d'où vient certainement notre nom de famille) et sont chasseurs, artisans, éleveurs ou agriculteurs. Ils se font tous guerriers quand la menace ennemie est là. Ils portent des pantalons (braies), une tunique et une casaque avec agrafe sous le menton.
   Les chroniqueurs latins les décrivent comme un peuple solide, travailleur et vif d'esprit.
   Bref, c'étaient de bons Gaulois comme on les imagine : rigolards, courageux et durs à la tâche.
   Ils faisaient partie de la Fédération des Arvernes mais se rallièrent rapidement aux Romains dès la première conquête vers -150 av. JC ("qui, contrairement à ce que pourraient laisser croire ses initiales, n'était pas un Chabanne" me souffle Danièle qui lit par-dessus mon épaule...).
   Les voies romaines de la région sont bien connues (l'Abbé Arnaud y a beaucoup travaillé) et celles qui nous concernent étaient, d'une part, la grande voie qui partait d'Alba (capitale de l'Helvie, très importante à cette époque) vers le pays Arverne par Saint-Jean, Costeraste et le col du Chade, Jastres nord, l'Echelette et le col du Pal, d'une part (le récit de "la Guerre des Gaules" raconte comment Jules César fit passer toutes ses troupes, à marche forcée, par cette voie, vers Gergovie), et, d'autre part, la voie nord-sud du plateau du Coiron.
   Mias et le camp de Jastres ont dû voir passer du monde et du matériel, en ces années-là...
   Les vestiges de l'occupation romaine sont très nombreux chez nous (archives SRA Rhône-Alpes) : sur la route des Combasses, l'ancienne carrière romaine de pierres, à Rastières (sur la route de Darbres) le site d'une "villa" (ferme) romaine, le mausolée et le site d'une autre villa sur les bords de l'Auzon (nous possédons, dans le jardin d'Eyriac, un bout de colonne de cette "villa" que l'on a datée du Bas-Empire, grâce aux monnaies de Constantin, Hadrien, Antonin, Tacite, du Ier au IVe siècle, que l'on a trouvées à proximité) ou les ruines du pont romain, sur l'Auzon, près du moulin; à La Motte, on a découvert "l'épitaphe à Marsa" décryptée et répertoriée ("aux dieux Mânes, Marsa pour son mari, de ses deniers"), des tessons, des tuiles romaines, un peu partout, de la vaisselle du Bas-Empire, des sigillées marbrées, des fibules, des monnaies romaines, etc. (au Pigeonnier, Champ de la Croix, Champagnac, Mézanton, Crémouillat -vers chez Eliette et Angel-, les Rialles, Champ de Cuaux, Serre d'Enfer, Maisonneuve et aux Barbiers). Beaucoup de pierres de réemploi, aussi : des pierres de pressoirs, de nécropoles, des contrepoids; mais aussi des lampes, des mosaïques, un autel romain, des bassins et cuves, la colonne romaine toscane de Gérard Amblard, etc.
   A Saint-Laurent, on a même trouvé un autel taurobolique.
   Lussas semble tirer son nom du patronyme "Lucius", nom de celui qui aurait possédé, le premier, une villa sur notre territoire.
   L' "oppidum" (le camp fortifié de type "éperon barré") de Jastres nord est important et a été abondamment étudié et fouillé rigoureusement (avec des subventions et un programme prédéfini) pendant des années par les classes du Prof' de fac Claude Levèbvre/Université de Nancy.
   Il présente, sur son promontoire triangulaire, l'aspect d'une imposante construction de pierres, avec mortier à la chaux, pour sa partie "romaine", à même de garder "le Pas de l'Echelette" sans difficultés : le dispositif de défense protohistorique (-60 av. J-C)(pour le plus ancien) s'étend sur 180 m, d'Est en Ouest et enferme un village-camp militaire de 5 ha. Il était rectiligne et sans tour, avec double parement de moyen appareil. On a dégagé sa rue d'accès en cailloutis sur 12 m.
Il y a eu assurément des batailles sur ce site puisqu'on a découvert des balles de jet en la dégageant.
   Vers 70 ap. JC, une fois la Gaule conquise, les Romains restaurent ce lieu stratégique en un "oppidum latinum" à vocation plus politique que réellement militaire, semble-t-il : un deuxième rempart arqué, en partie accolé au premier, est solidement construit avec trois parements de gros appareil taillé, des tours couvertes, rondes ou carrées et creuses, un chemin de ronde couvert et une porte à chicane au sud.
   Le camp occupe désormais 7 ha et la muraille s'étire maintenant sur 232 m (mais on sait qu'elle descend bien plus loin, jusqu'à la route romaine en lacets)(son soubassement et ses murs de soutien sont bien lisibles, plus au nord, 300 m plus bas, en suivant la "crête militaire" d'où l'on voit toujours le fond de la vallée).
   La muraille mesure 10 m au faîtage en hauteur totale sur 3,50 mètres de large.
   7 courtines, 5 tours à étages (avec accès intérieur à la base) (de près de 8m de diamètre ou de 9m de largeur frontale sur quelque 6 mètres d'avancée) et un gros bastion ont été dégagés à ce jour. Le bastion en chicane (crépi à l'intérieur) dissimulait un portail à deux vantaux, sous un passage voûté, avec, comme restes bien lisibles, les trous des "pivotants" et du butoir central. Il était assez large pour permettre aux charrettes de manoeuvrer. Il était conçu de telle sorte qu'il obligeait l'ennemi à tenter de le prendre en se mettant inconfortablement de profil. Deux escaliers ont été mis à jour qui desservaient les tours et les courtines.
   Même mortier. Même architecture militaire. A l'intérieur : des structures d'habitats, rangées le long de rues et ruelles.
   On sait que ce camp a été abandonné, dès qu'Alba est devenu une grande ville vers la fin du 1er siècle de notre ère.     Est-il resté village pour les habitants d'Eyriac avant qu'ils ne se déplacent vers les terres arables ? On ne sait pas.

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